Ados adorés

Vues dans les musées d’art contemporain, dans les pages du New York Times ou ailleurs, les photographies de l’Américain Ryan McGinley fascinent. On plongerait volontiers dans le miroir rose de ces fragments de fantasme à l’état pur : des corps d’adolescents minces et nus, une palette de couleurs pastels, des escarbilles de lumière irisée, une nature soyeuse, des forêts comme des backrooms, des cavernes baroques, tout y respire la vie avec l’intensité dramatique d’un rêve éveillé.

Depuis sa première exposition dans un immeuble désaffecté de Manhattan, en 2000, sa peinture de la génération du 11 Septembre s’est imposée dans la tradition américaine de la «teen photography» (lire ci-contre). A la Fiac, cette année, il y avait peu de photographes, et l’on ne pouvait dès lors manquer l’immense tirage rose et beige du jeune Américain, Sand Rollers – une vue du dessus de deux corps nus dans le sable – sur le stand de la galerie Emmanuel Perrotin. Jusqu’au 11 janvier, la même galerie consacre tous les murs de son espace, rue de Turenne, à Paris, à des photographies prises cet été sous le titre «Body Loud». L’occasion de faire le point sur son parcours.

Né en 1977 dans une famille nombreuse de Ramsey, un bled du New Jersey, Ryan McGinley est le plus jeune de huit enfants. Après avoir perdu un frère, mort du sida, il part pour l’East Village new-yorkais, où, jeune skater, sa vie se met à ressembler à celle des adolescents de Kids, le film de Larry Clark. Déambulations, fêtes et défonce deviennent le terreau du bad boy qui filme ses potes à l’aide d’une petite caméra. «J’ai toujours pensé que j’étais hors de la société, confie McGinley à Gus Van Sant dans un entretien de 2012. J’ai documenté plein d’expériences intimes avec des gens dont j’étais proche. Mes premières photos sont ma vie.»

Transgression. Vidéaste puis photographe lorsqu’il intègre la Parsons School de New York, il gardera cette griffe de l’image mobile. Témoin du 11 Septembre, il immortalise ses potes juchés sur des vélos BMX et masqués de bandanas pour éviter les cendres. C’est sur ces décombres que Ryan McGinley construit sa vision originale.

Il y a dix ans, en 2003, il fuit New York pour une maison de campagne du Vermont, et redécouvre la légèreté de cette nature dans laquelle il jouait, durant son enfance. Ses copains se désapent et McGinley photographie. Car être nu est aussi une transgression, une expérience de la marginalité aux Etats-Unis. Le photographe raconte s’être fait maintes fois dénoncer par des fermiers et épingler par la police. Il trouve là le cocktail de son succès : nudité, nature, mouvement, voyage.

«Patra (Pieces)», 2013, entre Ophélie et Vénus de Milo. Photo Ryan McGinley. Courtesy galerie Perrotin Paris

Pour ouvrir la boîte magique de ce romantisme du millénaire, sa production est très organisée. Depuis neuf ans, chaque été, il embarque avec lui dans des road trips des modèles recrutés à l’aide d’un directeur de casting. «Il faut être ensemble pendant de longues périodes, devenir intimes et faire toutes sortes de choses intenses. C’est comme une colonie de vacances, la tournée d’un groupe de rock, ou un cirque ambulant.» Un assistant guetteur alerte les culs nus si la police pointe son nez, et le photographe utilise lumières, boule à facettes, feux d’artifice, machines à fumée ou à neige et trampolines pour réaliser ses images.

Ces artifices revendiqués l’éloignent de Larry Clark ou de Nan Goldin, à qui on le compare souvent. Largement influencé par une approche documentaire à ses débuts, son message photographique est devenu hédoniste en se muant en fiction. Rien de glauque ou de violent. C’est un hymne à la vie, proche de la métempsycose, une réponse enchantée et nécessaire à la mort prématurée de son frère, en 1995, et à celle, plus tard, de son ami Dash Snow, enfant terrible de l’art parti en 2009 d’une overdose d’héroïne. Dans ses images, la chair transmutée devient liquide ou lumière et se fond dans le cosmos. En cela, il s’approche d’un Terrence Malick. Et son art réveille les mythes profonds de l’Amérique – utopie, espace, liberté.

Coqueluche. Mais est-il encore hors du monde, celui qui a quitté la galerie Agnès B pour celle de son rutilant confrère, Emmanuel Perrotin ? Peut-il encore nous faire croire à tant d’innocence, le petit prodige soutenu par Vice et devenu en dix ans la coqueluche du monde de l’art, de la mode et des magazines ? Les immenses tirages chez Perrotin, tels des posters, atteignent une sorte de paroxysme orgasmique. Sur les bords du Rio Grande, les corps sautent, nagent, courent dans des pétarades de feux multicolores. La dominante myrtille est osée, presque crépusculaire. On pense à Katy Perry : «Baby you’re a firework…» On sait pertinemment qu’il s’agit d’un monde qui n’existe pas. La photographie de Petra, en morceaux, est plus ambiguë : à la fois Ophélie symboliste et Vénus de Milo brisée, elle évoque un lendemain de fête qui déchante. Ryan McGinley est-il aux années 2000 ce que David Hamilton était aux années 70, comme le pensent ses détracteurs ? Le pape d’un érotisme destiné à devenir daté et tabou ? Ses photographies aquarelles et pyrotechniques font partie de la banque d’images début-de-siècle.

Article source: http://www.liberation.fr/photographie/2013/12/22/ryan-mcginley-ados-adores_968419