Carmen participative et Reine du cirque : le courant passe à Rouen

« La Liberté, La Liberté ! » cet hymne soulevé dans le sillage d’Éléonore Pancrazi telle La liberté guidant le peuple en agitant un drapeau espagnol enthousiasme à ce point le public de Rouen, qui se lève à ce moment pour chanter aussi grâce aux interventions participatives préparées avant le spectacle et en ligne, que le noir soudain qui se fait sur le plateau et dans la salle passe d’abord pour un effet voulu : sans doute, un feu d’artifice surgira-t-il d’un instant à l’autre. Mais chacun se rend bientôt compte qu’il s’agit en fait d’une panne de courant électrique dans l’opéra (et même dans tout le quartier). C’est toutefois l’occasion de constater que les lumières de secours fonctionnent bien. Le (véritable) Directeur de l’Opéra arrive avec un mégaphone pour rassurer l’assistance, ce qu’il parvient à faire mais à son corps défendant : son mégaphone ne produit que des sirènes (prolongeant l’esprit clownesque du spectacle). D’autant que le courant est rétabli en quelques minutes dans le Théâtre (il n’en sera pas de même dans les rues) et l’acteur qui incarne ici le directeur du cirque relance parfaitement la soirée, dans l’esprit, annonçant « Vous avez fait surchauffer la salle, mais j’ai payé la facture d’électricité. Reprenons avec le mot qui a tout fait disjoncter : la Liberté. »

Carmen de Bizet est ici réduit à un acte unique d’1h10, à 21 instrumentistes, et le terrible drame est transposé dans l’univers du cirque (toute l’action se déroule sous le chapiteau : une mise en scène qui semble elle aussi « collaborative » sous l’égide d’Andrea Bernard avec assistante, scénographes, chorégraphe et costumière). Outre les numéros d’acrobates réjouissant petits et grands, cette idée permet de ne pas traumatiser les enfants par des duels au navaja ou le meurtre final de Carmen (sans oublier que sont ici évacuées l’armée et les cigarettes). Tous les couteaux sont ici ceux de l’illusionniste, ces épées qui transpercent les boîtes sans blesser personne (Carmen s’en sort d’ailleurs ainsi : Don José l’enferme dans la boîte qu’il transperce, mais elle se révèle vide, Carmen a disparu comme un pertinent message d’une femme insoumise qui s’éclipse loin de son tortionnaire). Assurément un changement de la fin du drame qui fera couler moins d’encre que la récente version à l’Opéra de Florence.

Éléonore Pancrazi Samy Camps – Carmen par Andrea Bernard (© Marion Kerno)

Le monde du cirque permet en outre d’efficaces et intéressantes modifications : Zuniga n’est plus un lieutenant, mais le Directeur du cirque employant Don José (celui-ci n’est plus soldat mais gardien). Un directeur (seul rôle parlé, tenu par Bruno Bayeux) plein de bagout, qui se fait Monsieur Loyal narrateur annonçant les épisodes du drame comme autant de numéros. Pour ce faire, les passages joués ont été supprimés ou entièrement réécrits, tandis que les airs principaux ont été gardés tels quels (Escamillo rappelle bien dans la version originale du livret qu’une arène s’appelle aussi un cirque : « Le cirque est plein, c’est jour de fête ! Le cirque est plein du haut en bas »).

Dans cette version participative, c’est le public qui chante quelques interventions chorales (mais rares et brèves à l’échelle d’un spectacle essentiellement à observer). Les chœurs ont été simplifiés et certains supprimés. Cela étant, sachant que les circassiens sur scène font de la figuration mais sans incarner les soldats ni les contrebandiers, l’adaptation ne fonctionne pas en de nombreux points (alors pourtant que les récits sont changés). Escamillo remercie les soldats pour leur toast alors qu’il n’y a ni verre ni soldat. José chante la fleur jetée qu’il aurait gardée dans sa prison alors qu’il n’a été que renvoyé par le Directeur du cirque, qui est bien obligé de le reprendre puisque tout le drame se déroule sous le décor unique du chapiteau. L’intrigue des contrebandiers surgit dans le monde circassien comme un cheveu sur la soupe. Carmen répond « ma foi je ne sais pas » alors que personne ne lui a demandé « dis-nous quel jour tu nous aimeras. » Au contraire, et preuve qu’il aurait été possible de détailler l’adaptation, Micaëla acquiert une nouvelle logique pertinente : elle n’est pas fiancée de Don José mais elle tente de se convaincre -dans un soliloque réécrit- de ne pas l’aimer.

Ces variations n’empêchent nullement les jeunes artistes solistes de déployer leurs talents et une implication remarquée (d’autant plus appréciée par un public très concentré dans l’attente de ses interventions participatives). Éléonore Pancrazi parvient à rendre une version « tout public » de la sensualité puissante de Carmen. Elle en fait une femme libre (remarquable modèle pour la jeunesse) en déshabillé aussi bien qu’étincelante avec coiffe pharaonienne. De même, la voix de caractère descend une suave et langoureuse Habanera (dans un volume certes mesuré). La femme fatale n’a pas encore les graves poitrinés du rôle, mais la mezzo (Révélation Lyrique 2019 aux Victoires de la Musique Classique, à découvrir ici en interview) sait épaissir le médium et surgir dans l’aigu (les paroles n’étant alors compréhensibles qu’en lisant les sur-titres).

Samy Camps campe un Don José candide et même franchement benêt. Trois voix différentes composent son ambitus : une ligne très parlée (surarticulée) dans le médium-grave, rondement mixée dans le passage mais engorgée au-dessus. Il sait toutefois passer en voix de tête pour l’aigu de son grand air « La Fleur que tu m’avais jetée ». La voix s’échauffe progressivement et la ligne reste toujours en place (il faut dire que le ténor ne quitte pour ainsi dire jamais la cheffe des yeux, qu’il embrasse ou qu’il lutte), jusqu’à devenir poignante dans le finale.

En Micaëla, l’assistante du lanceur de couteaux, Hélène Carpentier (Voix Nouvelle 2018) déploie d’abord un excès d’effets vocaux et notamment de vibrato qui prend la place des paroles et de la ligne de chant. À mesure que son vibrato accélère, les harmoniques diminuent et s’aiguisent vers l’aigu, ce qui sied davantage aux amples phrases de l’air « Je dis que rien ne m’épouvante ». La voix s’accorde cependant au jeu et à cette vision d’un personnage ému mais déterminé, incertain mais volontariste. Micaëla n’étant pas ici la promise de Don José mais une employée du cirque, elle participe aussi à la vie de contrebande, et elle fusionne en fait avec Frasquita (l’autre soprano prévue dans la partition). À l’inverse, le personnage conservé de Mercedes (ici trapéziste et tenu par Marie Kalinine) offre une voix pleine de son avec peu d’effets, souple et suave, au caractère bien trempé et taquin menant vers un aigu rebelle.

Jean-Kristof Bouton – Carmen par Andrea Bernard (© Marion Kerno)

Escamillo est ici un « homme de fer » de cartoon qui ravit le public dès son entrée en scène. Bombant le torse, Jean-Kristof Bouton soulève de fausses haltères de 10 tonnes, en impose autant dans le jeu que le chant par des enchaînements crescendo et decrescendo, des voyelles très rondes, des consonnes filées. Le clou du spectacle est censé être son nouveau numéro : EL TORO MECANICO THE GREATEST SHOW, un taureau à bascule qu’il fait bouger d’avant en arrière comme une balancelle.

Impossible, sans le livret, de savoir que Le Dancaïre et le Remendado, sont ici respectivement lanceur de couteaux et fakir. Mathieu Dubroca et David Tricou interprètent en effet deux contrebandiers, très à l’aise dans le complot et le phrasé, articulés et placés.

Carmen par Andrea Bernard (© Marion Kerno)

Alexandra Cravero s’épanouit autant à la direction de l’orchestre qu’en encourageant le public (elle prend la parole avant même le début du spectacle pour lancer un chœur participatif). Menant les 21 instrumentistes des lieux (un seul musicien par pupitre, hormis le quatuor à cordes), sa battue est énergique jusqu’à brandir le poing en l’air, mais elle sait aussi s’adoucir mezzo piano, restant très en place sur les nappes de cuivres en sourdine, la flûte comme un repère de placement, la clarinette boisée. Toutefois, ce dolce a tendance à ralentir, parfois extrêmement et jusqu’à perdre l’énergie musicale. Heureusement, les interventions du public arrivent avec l’enthousiasme d’un coup de fouet (comme au cirque) : Tralala et Ratata. Une énergie à mettre au crédit de la cheffe de chœur Jeanne Dambreville (comme chaque année in loco depuis 2009, et ailleurs) qui vient alors devant la fosse, diriger le public avec une clarté radieuse : autant de qualités qui se transmettent au chant des spectateurs.

Après le grand défilé final des personnages du cirque sur la piste aux étoiles, petits et grands sortent enchantés en chantant et emplissent les rues de Rouen avec les thèmes de Carmen, riant des feux rouges du quartier dont le courant n’est pas encore rétabli. À l’inverse du spectacle comme du lien entre les générations et l’opéra.

Participez, vous aussi à cette Carmen : vous pouvez encore réserver vos places pour l’Opéra de Rouen et le Théâtre des Champs-Élysées !

Carmen par Andrea Bernard (© Marion Kerno)

Article source: https://www.olyrix.com/articles/production/2852/carmen-reine-du-cirque-opera-rouen-participatif-bizet-24-fevrier-2019-cravero-article-critique-chronique-compte-rendu-bernard-gucci-bernard-beltrame-negrini-beccaro-pancrazi-camps-bouton-carpentier-kalinine-dubroca-tricou-bayeux-orchestre