Jouer avec le feu : un art autant qu’une technique

Pleins feux sur le pont du Gard. Pour quelques soirs encore, l’antique monument s’embrase pendant une heure devant 30 000 spectateurs. Des kilomètres de diodes électroluminescentes (en enfilade comme des guirlandes de Noël) dessinent ses contours dans la nuit. Sur une musique spécialement composée, des comédiens en habits de lumière (des armatures de feux équipées de commandes individuelles) jouent plusieurs tableaux ponctués de feux d’artifice. La Flamme de mes rêves, c’est le nom de cette monumentale fresque pyrotechnique, premier épisode d’une saga qui durera quatre ans, intitulée Lux Populi et griffée Groupe F.

Celui-ci est un orfèvre en la matière. On lui doit, entre autres, la mise en lumière de la tour Eiffel lors du passage à l’an 2000 et, l’été dernier, La Face cachée du soleil  donné au bassin de Neptune du château de Versailles (nos éditions du 30 août 2007) et qui sera repris en juillet. De tels spectacles nécessitent des mois de travail. « Ils se dessinent comme un tableau et se composent comme une symphonie », commente Élise Thiébaut, auteur au Groupe F. Elle s’exprime en artiste, comme tous ceux qui conçoivent ces féeries.

« C’est l’art de combiner la peinture, la musique, l’architec­ture et la danse avec l’élément intrinsèque qui est l’éphémère. Le spectacle s’écrit et se monte comme le scénario d’un film, j’ai d’ailleurs moi-même une formation de monteur », explique ­Joseph ­Couturier, directeur artistique de Jacques Couturier Organisation, vainqueur l’an dernier des concours pyrotechniques internationaux de Monaco et Macau.

Les dynasties de la pyrotechnie

Depuis vingt ans, en outre, l’informatique permet de coordonner tous les éléments à la perfection. Pourtant, « la pyrotechnie a du mal à trouver sa place dans le domaine artistique. Elle est considérée comme un parent pauvre du spectacle », déplore Jean-Eric Ougier, fondateur de la société Fêtes et Feux, et directeur artistique des Nuits de feu de Chantilly. « Le rapport au feu est universel. Il se traduit par un état de jubilation, affirme Christophe Berthonneau, directeur artistique du Groupe F. Quand tout le monde a le nez en l’air, c’est un peu comme si on regardait une aurore boréale. » « Le feu d’artifice est un spectacle de courte durée, mais il reste longtemps dans les cœurs. C’est un moment magique », renchérit Joseph Couturier. « Depuis l’Antiquité, dans toutes les fêtes, le feu est présent », rappelle Jean-Eric Ougier.

Il est vrai que le métier d’artificier remonte à la nuit des temps, à l’invention de la poudre par les Chinois au Ier siècle, à son arrivée chez les Grecs au VIIe, puis chez les Arabes au XIIIe, enfin, en Occident, à Padoue, au XIVe. Comme le cirque, l’art de la pyrotechnie a engendré des dynasties. Ainsi , fusion, il y a dix ans de deux grandes maisons : Lacroix, fondée à Toulouse en 1848. Et Ruggieri, patronyme italien de cinq frères venus de Bologne à la cour de France en 1739 et dont l’aîné, Petronio, devint l’artificier attitré du roi Louis XV. En juin 2007, a réalisé le plus long et le plus rapide feu d’artifice du monde pour l’inauguration de la nouvelle ligne du TGV-Est. Le 2 août, il sera, comme l’an dernier, le maître d’œuvre de la traditionnelle Fête du lac d’Annecy (50 000 spectateurs payants et plus de 100 000 gratuits).

Une palette immense

Hormis les progrès en matière de sécurité et la maîtrise de l’oxydation, la technique du feu d’artifice n’a guère changé depuis les fêtes somptueuses données par Louis XIV à Versailles. La poudre est la même et la bombe constitue toujours l’artifice de base, petit obus de 50 mm à 200 mm de diamètre, avec des effets aux noms charmants : étoiles, sifflets, tourbillons, vrombissements, comètes, farfalles… Longtemps, toutefois, les couleurs des feux se limitèrent à l’or et à l’argent, faute de savoir fabriquer d’autres tons. Aujourd’hui, la palette est immense, plus de 800 coloris référencés chez Lacroix-Ruggieri, par exemple. En France, la tendance est aux pastels. Mais l’or et l’argent sont toujours très prisés. «  Ils durent plus longtemps dans le ciel, explique ­Joseph Couturier, et créent une sensation de grandiose et de sublime. » Comme au temps des soirées fabuleuses données par le Roi-Soleil.

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