«Les peintres du ciel»

Il est 22 heures. Dans quelques instants, Le Lavandou sera plongé dans l’obscurité. Comme tous les vendredis soir pendant l’été, de début juillet à fin août, la ville balnéaire varoise offre un spectacle pyrotechnique à couper le souffle aux vacanciers. Cette année, la commune a fait appel à , l’entreprise française qui illumine les nuits du monde entier de ses feux d’artifice depuis 1739. Devant sa console numérique de mise à feu, Mathieu Barès, l’un des directeurs artistiques du groupe, est un peu tendu. Pour la troisième fois, il vérifie le bon fonctionnement du système informatique qui commande le tir et, test après test, parvient à se convaincre que tout est parfaitement synchronisé. Pourtant, le jeune homme, représentant de la sixième génération de l’entreprise familiale toulousaine , qui a racheté en 1997, est loin d’être un débutant. «Lancer le feu est une très lourde responsabilité, explique Mathieu Barès. C’est aussi beaucoup d’émotion. Tout doit être vérifié et millimétré, comme si l’on suivait une partition musicale. Pas question de faire une fausse note ou de manquer un mouvement. Chaque bombe ou fusée tirée et chaque couleur utilisée donnent un sens particulier à la chorégraphie pyrotechnique que nous offrons au public. Nous n’avons pas le droit à l’erreur. Sinon, nous ne mériterions pas notre surnom de “peintres du ciel”!»

Arrivée à 6h du matin de Toulouse, l'équipe d'artificiers a travaillé toute la journée avant de lancer le feu du Lavandou.
Arrivée à 6h du matin de Toulouse, l’équipe d’artificiers a travaillé toute la journée avant de lancer le feu du Lavandou.

Ce soir au Lavandou, plus de 2700 projectiles de calibres divers, de 8 mm jusqu’à 125 mm, seront tirés. Au total, près d’une demi-tonne de poudre sera utilisée. Il est exactement 22 h 30. L’artificier lance le spectacle. Dans un silence étrange, les premières notes de musique résonnent. Puis une première chandelle part en sifflant. Une pluie d’or clair tombe sur la mer. Fasciné, le public ne quitte plus le ciel des yeux. Mathieu Barès et son équipe composée de quatre personnes, tout doucement, se détendent. Pour réussir ce show de dix minutes, ils auront travaillé sans répit pendant toute la journée. Arrivés à 6 heures de Toulouse, ils ont commencé par installer le matériel, puis ont mis en place les batteries et les mortiers sur la digue du port. Ensuite, ils ont chargé les bombes et les chandelles selon le plan de tir et la partition musicale choisie. Dans l’après-midi, les artificiers ont effectué ce qu’ils appellent le «grappage», soit l’attache des mèches entre elles pour assurer la synchronisation des tirs, puis le «câblage», qui consiste à relayer l’ensemble du dispositif à la console numérique de mise à feu reliée à un ordinateur.

Les mélanges chimiques sont assemblés et testés en laboratoire, sur le site de Mazères.
Les mélanges chimiques sont assemblés et testés en laboratoire, sur le site de Mazères.

Un travail de bénédictin qui repose autant sur le talent artistique et la mise en scène que sur les techniques de pointe élaborées par le laboratoire de l’entreprise. Tout ou presque commence à Mazères, en Ariège, derrière les barbelés d’un des sites industriels les plus sécurisés de France. Ici, dans des casemates de béton blindé alignées comme dans un camp retranché, près de 300 personnes travaillent pour Lacroix-Ruggieri et participent à la création de la plupart des feux d’artifice du groupe. L’entreprise, divisée en trois entités – Lacroix Défense et Sécurité, Lacroix-Ruggieri (spectacles pyrotechniques) et MPM (plasturgie) – emploie 600 personnes et réalise environ 100 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Le futur se prépare dans un laboratoire

Parmi ses plus belles réalisations, la division spectacles pyrotechniques a été choisie pour célébrer le centenaire de la statue de la Liberté, l’illumination des pyramides de Gizeh, le 850e anniversaire de la ville de Moscou ou le Concert du millénaire par Jean-Michel Jarre. Chaque année, des milliers de communes françaises passent commande pour leur traditionnel feu d’artifice du 14 Juillet. Dans le bâtiment numéro 5, le coeur de Mazères, sont composés les mélanges de produits pyrotechniques. Derrière les murs de ce bunker aux portes d’acier, où appareils photo, téléphones portables et bien entendu briquets et allumettes sont strictement interdits, des ouvriers spécialisés se relaient toute la journée pour assembler les mélanges à base de poudre, d’oxydes et de composants chimiques confidentiels qui font la spécificité des produits du groupe. «Notre principale préoccupation est la sécurité, assure Jérôme Gabilan, le directeur de l’établissement. Pour composer une boule de feu classique, plus de 15 produits chimiques sont nécessaires, dont certains sont très dangereux, à l’image notamment des matières actives détonantes. C’est pourquoi le site est agencé comme un établissement militaire et respecte des normes très strictes. Lacroix-Ruggieri est ainsi le premier artificier au monde à avoir obtenu la certification ISO 9001 pour l’ensemble de son processus industriel et commercial, de la conception des produits à la mise en oeuvre finale.»

Le concert pyrotechnique du concert de Jean-Michel jarre, organisé à Monaco le 2 juillet 2011, pour le matriage du prince Albert de Monaco et de Charlène Wittstock.
Le concert pyrotechnique du concert de Jean-Michel jarre, organisé à Monaco le 2 juillet 2011, pour le matriage du prince Albert de Monaco et de Charlène Wittstock.

C’est aussi à Mazères que les chimistes du groupe expérimentent les nouveautés qui seront lancées demain sur le marché. Dans leur laboratoire d’essai agréé par le ministère de l’Industrie, 25 chimistes, ingénieurs et doctorants testent l’ensemble des produits pyrotechniques mis en vente sur le marché et travaillent sur les projets du futur. «Sans trahir un secret industriel, je peux quand même donner quelques pistes, explique en souriant Dominique Medus, le responsable du laboratoire: le rouge est fait à base de strontium ; le bleu, de sel de cuivre ; le vert, de baryum et le blanc de magnésium. Pour le reste, nous réalisons nos propres mélanges comme le ferait un peintre. Le plus difficile à obtenir demeure le bleu. Au point que tous les fabricants mondiaux de feux d’artifice recherchent le bleu le plus pur. Chez Lacroix-Ruggieri, c’est notre signature.» Un savoir-faire transmis de génération en génération. Et jalousement gardé.

Article source: http://www.lefigaro.fr/culture/2012/08/10/03004-20120810ARTFIG00464-les-peintres-du-ciel.php feux d'artifice, , artificier / vidéos feux d'artifice