Michel Legrand, musiques immortelles…

C’est un géant de la musique unanimement salué qui s’est éteint hier. Compositeur des inoubliables mélodies des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort, Michel Legrand avait été trois fois «oscarisé».

Et soudain, de la couleur qui explose dans une petite ville de province. Et soudain, Delphine et Solange… Nous sommes deux sœurs jumelles/Nées sous le signe des gémeaux/ Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do/Toutes deux demoiselles /Ayant eu des amants très tôt !

Magnifiant la caméra virtuose de Jacques Demy, un refrain et des notes chantaient tout à coup la vie et la liberté : caracolant sur la musique de Michel Legrand, en 1967 Les Demoiselles de Rochefort faisaient souffler mieux qu’un vent d’insouciance, le droit au bonheur et au plaisir sur la France grise de De Gaulle. Pas rien à l’époque, de le chanter, de le danser et surtout d’avoir la musique pour se le permettre, ce rire éclatant de malice.

Mi, fa, sol, la, mi, ré… Des notes inoubliables à la gloire devenue mondiale, auxquelles des millions d’admirateurs auront pensé, hier, en apprenant la mort à 86 ans de Michel Legrand, chez lui, près de son épouse Macha Méril ; en découvrant la disparition de «géant de la musique» aux envolées reconnaissables entre toutes… et, quelque part, de cet artiste que l’on avait fini par croire éternel pour ne pas dire «de la famille», tant ses mélodies s’étaient installées à demeure dans des millions de vies, au détour d’un air à la radio, d’une émission télé, et, surtout… de ses collaborations, de ses créations au génie multiforme qui étaient la marque de Michel Legrand, celle d’un moderne Mozart, et, comme lui en son temps inventif et populaire avec ses airs fredonnés par chacun, ainsi que le résumait hier matin, en substance, la soprano Natalie Dessay, avec laquelle il travaillait et devait donner deux concerts, en avril, après avoir vu adapté Peau d’Âne, cet automne, au théâtre Marigny.

Car Michel Legrand, élève de la légendaire pianiste Nadia Boulanger, avait su développer, au-delà de l’apprentissage rigoureux de la composition auprès d’un des plus grands professeurs du XXe siècle, une capacité à être un… «touche à tout» du clavier pour jazz et orchestre, swing et note bleue à la boutonnière bien avant la Légion d’honneur. Ray Charles, Orson Welles, mais aussi Cocteau, Sinatra, Trenet, Piaf, Godard ou Lelouch entre autres noms sous ses portées lorsqu’il travaillait avec les plus grands, des classiques à la Nouvelle Vague… avec près de 200 musiques de film couronnés par trois oscars avec L’Affaire Thomas Crown, en 1969, Un Eté 42, en 1972 et Yentl, en 1984 mais aussi cinq Grammy Awards, Michel Legrand n’a pas fait qu’offrir à Jacques Demy les «plus belles partitions du cinéma français» en inventant la comédie musicale à la française (rappel hier de Frédérique Bredin, présidente du Centre national du cinéma), il a aussi écrit «les bandes originales de nos vies», a salué le président de la République Emmanuel Macron, en rendant hommage à la mémoire d’un «inépuisable génie».

Veuve de Jacques Demy et elle aussi figure de la Nouvelle Vague pour laquelle il avait composé la musique de son film Cléo de 5 à 7, Agnès Varda a souligné, hier, «la mort de Michel Legrand atteint notre famille en plein cœur» et salué «l’aventure artistique unique» qui avait réuni son mari et le compositeur.


Sa dernière interview à «La Dépêche»

Le 30 décembre, notre magazine MIDI publiait l’une des dernières et rares interviews du compositeur. Notre confrère Jean-Marc Le Scouarnec l’avait rencontré quelques jours avant la première de Peau d’Âne au théâtre Marigny. Michel Legrand souffrait alors «d’une bronchite sévère» mais il avait tenu à maintenir la rencontre. «Sa voix était faible mais sa mémoire intacte. Son enthousiasme aussi quand il évoquait le passé, et plus particulièrement les joyaux de sa collaboration avec Jacques Demy», notait Jean-Marie Le Scouarnec. Extraits.

«Peau d’âne» est votre troisième comédie musicale avec Jacques Demy après «Les parapluies de Cherbourg» et «Les demoiselles de Rochefort». Quel était le processus de création ?

On s’entendait tellement bien avec Jacques qu’on travaillait très vite. Il me demandait un certain style, une certaine manière et je le lui faisait tout de suite. Ma musique collait merveilleusement bien à ses paroles. Il écoutait mes compositions et il était enchanté. C’était une osmose parfaite ; il ne me reprenait jamais.

Ce style, comment parveniez-vous à l’atteindre ?

Je partais de l’histoire à raconter et dès l’écriture de la première musique, je sentais, intuitivement, où je devais aller. Ensuite, il fallait filer tout droit, sans virage.

En quoi réside le charme de «Peau d’âne» ?

C’est un conte de fées que je connaissais bien. Je le trouvais délicieux avec un thème éternel, celui d’une jeune fille qui va épouser un prince. Elle en rêve avant de le connaître et le rêve devient réalité. Il suffit d’une bague glissée dans un gâteau…

Ce qui donne une chanson devenue un classique : «Recette pour un cake d’amour»…

Avec Jacques, nous l’avons écrite comme une partie de ping-pong, en nous amusant beaucoup. Elle fonctionne particulièrement grâce à une jolie idée de mise en scène, à savoir faire jouer Catherine Deneuve pour moitié en princesse, pour moitié en souillon.

Vous avez composé plus de 160 musiques de films, énormément de chansons, de morceaux de jazz, d’œuvres symphoniques. Que est le secret de cette intense créativité ?

J’étais fait pour l’invention et la création musicale. Au cinéma, j’ai toujours visé l’originalité. J’avais une volonté de fer. Je ne cherchais pas, je trouvais. J’étais déterminé. Et très indépendant : personne ne m’a jamais dit ce que je devais faire. J’ai suis toujours resté mon seul maître : j’ai pris des risques et cela m’a réussi.

Quel mot pourrait résumer votre vie ?

Liberté, liberté chérie…

Dans cette interview Michel Legrand avait également évoqué sa rencontre avec Claude Nougaro, à lire ci-dessus.


Rencontre avec Nougaro

«En 1956, j’entends parler pour la première fois d’un jeune auteur de talent. Mes copains musiciens me disent : tu devrais travailler avec lui, il est formidable ! J’appelle donc Claude Nougaro et nous convenons de nous retrouver tous les soirs à l’Alhambra, à Paris, grande salle de music-hall où j’assure alors la première partie de Maurice Chevalier. À l’issue du spectacle, nous travaillons donc sur plusieurs chansons et cela fonctionne très bien. Il faudra pourtant attendre 1 961 pour les enregistrer. Elles s’appellent Le Cinéma, Les Don Juan, Le Rouge et le noir, La Chanson et permettront à Claude de devenir une vedette à la sortie du disque, l’année suivante. Nous aurons quelques rares collaborations, ensuite, jusqu’à un concert ensemble, en 1999, à la Halle aux grains. Je viens deux jours à Toulouse. Je loge chez lui, sur les quais. Nous parlons beaucoup, rattrapant le temps perdu. Claude boit énormément, comme à son habitude. Nous sommes pour la première fois en concert tous les deux en version piano-voix : l’émotion est palpable. La salle est comble. Des spectateurs sont même installés sur scène, jusque sous le piano. Un des plus beaux moments de ma vie. »


Il avait découvert le Gers avec Macha Méril

Spectateur de Jazz in Marciac ou encore à l’affiche du festival des Nuits musicales en Armagnac (photo ci-dessous), Michel Legrand avait appris à découvrir et à aimer le Gers, grâce à sa femme Macha Meril qui vit dans la campagne de Montréal-du-Gers. Le couple avait même un temps envisagé d’y sceller leurs retrouvailles et leur union, avant de finalement opter pour Paris en 2014. Le maire, Gérard Bezerra les avait reçus en vue de préparer l’événement. «à l’époque, ils voulaient quelque chose d’intime. Michel Legrand était très gentil et nous avons discuté librement dans mon bureau, il était tout à fait abordable. Tous deux s’étaient connus très jeunes avant de se perdre de vue et de se retrouver cinquante après pour se marier, m’avaient-ils expliqué», se souvient l’élu. «Macha Meril se rend souvent au marché du vendredi mais il est vrai que nous voyions moins Michel Legrand», ajoute-t-il.

Fête d’été avec Michel Cardoze, Natalie Dessay, Eve Ruggieri…

Michel Cardoze, l’ancien présentateur météo à la fleur à la boutonnière, a, lui, le sentiment d’avoir eu la chance «d’approcher un monument mondial», grâce au lien commun qu’ils entretenaient tous deux avec le Gers. «Il y a trois ou quatre ans», il profite ainsi d’une «fête d’été», en août, avec le compositeur, chez Macha Meril. «C’était très joyeux, il a joué du piano, chanté, accompagné de Pierre Boussaguet à la contrebasse. Nathalie Dessay a aussi chanté. Il y avait le tout Gers, André Daguin, Eve Ruggieri… Il donnait le sentiment d’être en famille. Mais je pense qu’il était en famille partout, à Hollywood, Paris, New-York, dans un cabaret jazz… Et on avait tous la vanité de se penser de sa famille tant il était d’une grande simplicité. Et en même temps, on avait le sentiment de toucher à un immense artiste.» Michel Cardoze confie également avoir eu l’occasion de le revoir l’année dernière à Marciac. «Il avait été très applaudi», quand l’un de ses anciens musiciens a signalé sa présence dans le public.

Autre Gersois qui garde un souvenir très ému de Michel Legrand, Jean-François Gardeil, ancien directeur artistique des Nuits musicales en Armagnac. «L’enthousiasme de Macha Méril, son épouse, pour notre festival, avait décidé Michel Legrand à donner un récital à Lectoure. La soirée fut sublime. Michel Legrand était à son meilleur, inspiré, jubilant, virtuose, tendre, malicieux, ses comparses guettant ses moindres intentions.» Pourtant, il avait donné à l’équipe «quelques frayeurs à son arrivée». «Inquiet et même un peu capricieux, il avait plusieurs fois fait changer la place du piano, suspecté l’accord des aigus… Macha qui le connaît mieux que personne géra au mieux ces symptômes de trac.» Ému, Jean-François Gardeil se rappelle : «Je le revois après le concert, écroulé sur un relax dans la Salle des mariages de la mairie, chacun lui prenant la main, lui, répondant d’un sourire si vrai mais déjà un peu lointain…» Président de Jazz in Marciac, Jean-Louis Guilhaumon a salué, «un musicien exceptionnel, un compositeur de très haut niveau qui avait la passion du jazz». Ancien préfet du Gers, Jean-Marc Sabathé a pour sa part rendu un vibrant hommage à Michel Legrand, hier, et conclu «Merci Michel pour tout ce que vous aurez offert à notre pays, et à la musique universelle.»

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