«San Antonio, c’est un feu d’artifice. Du polar arc-en-ciel!»

«Pour faire lire les gosses, il faut les appâter avec quelque chose de fun.» Michaël Sanlaville sait de quoi il parle. Gamin, ce Lyonnais d’origine, âgé aujourd’hui de 35 ans, répugnait à ouvrir un livre. Enfin, «un vrai», selon les critères de sa mère, désespérée par ses lectures. Biberonné au manga et aux grands classiques de la BD franco-belge, le coauteur de la série Lastman a longtemps trouvé la littérature «poussiéreuse». Jusqu’à ce qu’il tombe, par hasard croyait-il, sur un carton bourré de San Antonio, laissé bien en évidence chez lui.

Intrigué par les couvertures aguicheuses, il se saisit d’un de ces pockets de gare griffés Frédéric Dard. «Je tombe sur un dessin de Wolinski, qui fait la couverture du Bal des rombières. Je le lis, et je ne décroche plus. J’ai 13-14 ans, c’est un coup de foudre», raconte-t-il au bout du fil, encore ému par ce dépucelage littéraire. «Évidemment, je ne peux pas accuser ma maman de m’avoir mis des bouquins aussi tendancieux entre les mains. Mais je me demande s’il n’y a pas quelque chose derrière…»

Les années ont passé, et Sanlaville n’a rien perdu de sa fascination pour San Antonio. Au point d’adapter en bande dessinée le célèbre commissaire créé par Frédéric Dard en 1949. Une première? Même pas: de 1963 à 1975, Henry Blanc avait animé San Antonio dans France-Soir, au fil d’une série de strips glissant les mots sous les images. Parallèlement, entre 1972 et 1975, le studio Henri Desclez avait tenté de retranscrire l’univers rabelaisien de Béru et ses potes dans une série d’albums – sept au total – aux textes adaptés par Patrice Dard, fils de son père. Pas vraiment une réussite.

Quatre décennies plus tard, Sanlaville prend le relais avec son style et ses cadrages ultradynamiques inspirés par les anime à la japonaise. Couleurs pop, rythme soutenu, fidélité au verbe burlesque de Dard, ce San Antonio nouveau a de l’avenir. Toujours épaulé par le truculent Bérurier, le voilà qui mène l’enquête dans un patelin du Beaujolais. Deux élèves d’une école ont disparu, et leur instituteur a été assassiné. Ça va barder…

Vous entamez cette adaptation avec «San Antonio chez les gones», un roman qui est le 51e des 175 volumes de la série. Pourquoi ce choix?

Cet album offre un petit clin d’œil par rapport aux origines de Frédéric Dard. Un «gone», c’est un môme, dans l’argot lyonnais. Dard a grandi à Lyon et dans ses alentours, moi aussi. Il situe l’action de ce livre à Grangognant-au-Mont-d’Or, un bled imaginaire dans la campagne. J’ai dessiné le village de mon enfance, les sentiers où j’allais faire du vélo. Une façon pour moi de ne pas me mettre trop de pression au niveau des recherches graphiques, pour me concentrer sur les héros, le découpage et la mise en scène des dialogues.

Quid des répliques flamboyantes des personnages?

Je les ai conservées telles quelles, en particulier le langage argotique et charretier de Béru. Je n’ai vraiment rien touché aux dialogues, sauf lorsque la mise en scène m’imposait un aménagement.

Difficile de préserver en bande dessinée la saveur d’un San Antonio?

Pas évident. Frédéric Dard est réputé pour ses grandes digressions et ses passages en voix off. Dans la BD, j’ai dû faire des concessions à ce niveau, me servir de l’image au mieux pour remplacer tout ça. Autant que j’ai pu, j’ai calé des petites remarques en forme de punchlines. Sur ce premier album, je suis un petit peu timide, parce que je veux d’abord bien poser mon univers. Dans le second volume, une adaptation de Si ma tante en avait sur laquelle je travaille en ce moment, j’irai un peu plus loin dans les voix off.

Chez San Antonio, les intrigues restent secondaires. Comment avez-vous procédé pour avoir une histoire qui tienne la route?…

J’ai manœuvré avec les incohérences, en restant au plus près de l’esprit original. Dans San Antonio chez les gones, l’enquête est un peu cousue de fil blanc, ça part dans tous les sens. Mais ce qui fait le sel d’un San Antonio, ce sont davantage ses personnages, ses scènes rocambolesques ou grivoises, et ses digressions sur l’amour et la mort.

Comment donner un visage aux personnages mythiques de Dard?

Je me suis posé ce genre de questions depuis que je lis San Antonio. C’est un grand séducteur. Je lui ai donné plus ou moins les traits d’Alain Delon, tout à la fois icône de la beauté et acteur réunissant la génération qui a lu San Antonio. Pour Bérurier, ça a été plus compliqué. Il m’a fallu me détacher un peu des descriptions de Dard. Béru, ça peut vite devenir un monstre de foire, taché, bariolé, un ivrogne qui tire vers le clochard. Alors que ce qui se dégage de lui en premier, c’est son côté nounours. Une brute au cœur tendre.

Les pages écrites par Dard contiennent pas mal de scènes plutôt lestes. Ce n’est pas vraiment le cas dans cet album…

Pour l’instant. S’agissant d’un premier album, je voulais d’abord travailler mes personnages, être à l’aise avec eux. Par ailleurs, dans cette enquête en particulier, il n’y a pas tant de scènes érotiques ou grivoises. Petit à petit, on va aller vers plus de légèreté. Mais pas tout de suite.

«San Antonio chez les gones» est paru en 1962. Tout en restant assez intemporel, vous situez cet épisode davantage dans le présent…

On est dans un présent très inspiré de mon enfance, c’est-à-dire les années 90. En toute modestie, j’aime bien effectuer une analogie avec Jean-Pierre Jeunet. Quand il raconte Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, on a un film truffé d’éléments propres aux années 60, son enfance à lui. Mais à bien y regarder, on est dans les années 2000. Je procède de la même façon. J’apporte un peu de modernité à un personnage qui sous certains aspects peut paraître un peu démodé.

Au fil des pages de votre album apparaissent les caricatures de plusieurs personnalités, tels Dominique Strauss-Kahn, Gérard Depardieu ou Éric Zemmour. C’est votre péché mignon?

Oui, j’adore ça. Je suis un fan d’Uderzo et de Morris, des maîtres en termes de caricature. Relisez Astérix et Lucky Luke. Je m’inscris dans cette lignée. Pour insuffler de la vie à un personnage, c’est toujours intéressant de partir d’une base existante.

Dans votre mise en couleur, vous privilégiez les teintes plutôt pop…

Dans San Antonio, on n’est pas du tout dans du polar noir et blanc à la Maigret ou dans la grisaille de Nestor Burma. San Antonio, c’est la fête, du polar arc-en-ciel. Ça coule, ça saigne, ça explose, c’est un feu d’artifice. N’en déplaise à certains puristes, c’était important pour moi d’aller vers une palette de couleurs très vives plutôt que vers des ambiances chargées, qui auraient étouffé le dessin et le récit.

«San Antonio chez les gones», par Michaël Sanlaville, d’après Frédéric Dard. Ed. Casterman, 96 p.

(24 heures)

Créé: 03.04.2018, 18h57

Article source: https://www.24heures.ch/culture/San-Antonio-c-est-un-feu-dartifice-Du-polar-arcenciel/story/31247815 feux d'artifice, , artificier /