Stephan Eicher, à fond les cuivres

A peine a-t-on pris place dans la pénombre du Forum Meyrin qu’on a déjà la chair de poule. Sur scène, douze musiciens: trois batteurs-percussionnistes et neufs souffleurs. Ils viennent de Berne et composent Traktorkestar, une fanfare folle aux accents balkaniques à la force de frappe sidérante. Quand ils jouent tous ensemble, ils envoient grave, comme on dit. Les neufs cuivres sont puissants, étourdissants. Face à eux, Stephan Eicher donne quelques indications. Le groupe répète le final d’un spectacle qu’ils créeront le lendemain soir, et comme lors d’un show pyrotechnique, il faut en mettre plein la vue. Samedi 20 janvier, Trakotrekestar a accompagné pour la première fois le barde alémanique aux airs de gitan, avec en guise de special guest la rappeuse Steff la Cheffe.

Entre deux ajustements techniques et un essayage de costume, c’est un Stephan Eicher détendu que l’on rencontre pour évoquer ce nouveau projet 100% bernois avec lequel il va tourner en Suisse romande et en France, tandis qu’il réserve à la Suisse alémanique le spectacle Songbook, qui le voit partager la scène avec l’écrivain Martin Suter. A 57 ans, le chanteur est plus actif que jamais.

Le Temps: Votre dernier spectacle, Stephan Eicher Die Automaten, vous voyait partager la scène avec des machines. Ce nouveau projet est-il né d’une lassitude de jouer seul, d’un besoin de retrouver une troupe, une énergie?

Stephan Eicher: Oui, absolument. Avec les automates, je voyageais seul tandis qu’une équipe s’occupait de monter et démonter la scène. Après les , ils partaient en bus, et je me retrouvais seul pour manger avant d’aller à l’hôtel et de prendre le train le lendemain. J’ai dû faire 110 concerts tout seul… A un moment, j’ai commencé à adorer cette solitude puisque depuis que j’ai 18 ans et que je fais de la musique, j’ai toujours été accompagné de musiciens, d’assistants, de managers. Là, les automates étaient si complexes que toutes les personnes qui travaillaient sur cette tournée étaient avec eux.

Même si j’ai apprécié de voyager seul, quand je me suis demandé quelle nouvelle histoire je voulais raconter, je me suis dit que j’avais besoin de faire partie de quelque chose de plus grand. Il m’est arrivé de jouer avec des batteurs violents, mais avec le Traktorkestar, c’est encore autre chose. Ces concerts seront les plus forts de ma carrière. J’ai d’ailleurs dû trouver une autre façon de chanter; je dois plus aller vers les médiums.

– Vous évoquez une histoire à raconter. Quelle est-elle?

– Tous mes spectacles racontent une histoire. Pour la tournée de L’Envolée [son dernier album, sorti en 2012, ndlr], ça commençait par un tourne-disque jouant une boucle dans un lieu déserté mais avec des enceintes partout. Là, ça commence dans un garage avec un juke-box cassé; la fête est finie, un peu à l’image de l’industrie du disque. Avec les musiciens, on nettoie, puis on trouve un instrument oublié. Un des automates de la dernière tournée commence alors à jouer, et comme nous ne savons rien faire d’autre que de la musique, on reprend, même si la fête est finie.

– Comment avez-vous découvert le Traktorkestar?

– Tout a démarré avec Goran Bregovic, qui est venu me rendre visite en Camargue il y a quelques années. Il est arrivé, il m’a à peine dit bonjour, et on a tout de suite commencé à bosser dans mon studio, avec des chansons pas simples à chanter. J’ai fait tout ce qu’il voulait en souriant, et à la fin il m’a dit: «Tu m’impressionnes, tu n’es pas un pleurnicheur… Est-ce que tu veux venir en tournée avec moi sur quelques dates.» Je lui ai dit que oui, avec plaisir, et là je me retrouvai au milieu d’une fanfare.

J’ai ensuite commencé à travailler avec les Eichhorns, une fanfare polka de Lucerne; j’ai joué avec eux à Montreux et à Zermatt, mais comme ils ont tous un travail, et souvent des fermes avec des vaches, ce n’était pas possible de partir en tournée. C’est là qu’on m’a dit qu’il y avait à Berne le Traktorkestar, avec des musiciens professionnels. Et j’ai réussi à les persuader de venir avec moi sur ce voyage.

– Comment s’est opéré le choix des chansons à réarranger?

– Je suis allé dans leur local de répétition, on a écouté toutes les chansons possibles pour ce projet, et à partir de là on a commencé à délirer… Le Traktorkestar, ce n’est pas seulement une fanfare balkanique, ce sont aussi des musiciens hors pair qui peuvent aussi aller vers le jazz ou la musique classique. Ils ont fait les arrangements, je ne suis plus que l’interprète de mes propres chansons. Et quand je fais une faute, ils m’engueulent!

– Steff la cheffe est arrivée dans un second temps?

– C’est venu d’une envie que j’ai eue de faire des concerts sans batteur, car je trouvais que la batterie alourdissait parfois les chansons. Mais comme j’ai quand même besoin d’une puissance rythmique, Heidi Happy, qui est dans le projet avec Martin Suter, m’a suggéré de travailler avec Steff la Cheffe, qui peut amener une rythmique avec sa seule voix, et sans lourdeur. On a alors commencé à travailler ensemble, et j’ai tout de suite eu une vraie admiration pour la femme et l’artiste. Et comme avec le Traktorkestar on est que des mecs, c’était bien d’avoir une fille. Ce qui est amusant, dans le fond, c’est qu’ils pourraient tous être mes enfants. Je crois qu’à la fin de la tournée on va faire un film… et ce n’est plus une blague! Un film sur une famille de musiciens, je rêve de faire ça.

– Heidi Happy, Kutti MC, Traktorkestar, Steff la Cheffe… Vous avez un côté passeur, vous dressez des ponts entre les générations…

– Oui, Sophie Hunger aussi… J’ai de la chance d’avoir trouvé un public, des gens qui ont envie de me suivre un peu plus longtemps que normalement dans le milieu de la musique. Mais mon temps est compté. Comme je sais deux-trois choses que j’ai apprises douloureusement, ça me fait plaisir si je peux donner des conseils aux plus jeunes, si je peux les aider à moins souffrir. Je peux leur expliquer comment utiliser leur créativité en dehors des contrats des maisons de disques, comment rentrer sur une scène et comment en sortir, qu’est-ce qu’il faut respecter ou contraire ne pas respecter.

– De même, vous avez réussi à tisser des liens entre les régions linguistiques. Symboliquement, vous avez même mangé la barrière de rösti lors d’un mémorable concert aux Francomanias de Bulle, en 2010, pour lequel vous aviez invité un cuisinier sur scène…

– Ah, vous y étiez? Ça reste un de mes concerts les plus jouissifs. Cuisiner pour le public, c’est un projet que je continue; ça s’appelle, Sex, drugs ans olive oil. A l’EPFL, on a cuisiné pour 800 personnes. Et nourrir 800 personnes, c’est compliqué… Je ne sais pas comment il a fait, Jésus, il a dû gérer son catering de manière plutôt habile. Faire de la musique et cuisiner, j’adore ça. Si vous avez une fête, vous me dites. A Berne, on a fait une polenta pour 400 personnes. La durée du concert, c’est la durée de cuisson. Si vous voulez des œufs au plat, le concert sera court.

La polenta c’est pas mal, mais les rösti restent mon concept préféré. A Bulle, c’était une première. A cette époque, j’étais à Istanbul. J’avais dit oui pour un concert, mais dans le fond je n’avais pas envie de revenir en Suisse et je cherchais des excuses. Les organisateurs m’ont dit que comme c’était les Francomanias, il fallait chanter en français. J’ai dit non, je viens avec des invités et on chante en bernois. Ils ont accepté. J’ai alors proposé de cuisiner sur scène, avec du feu, alors que la salle est en bois. Ils ont dit oui aussi… On a commencé le concert en préparant les oignons, et à la fin les gens sortaient manger dehors les rösti pendant que notre batteur est resté seul sur scène à jouer «Déjeuner en paix». C’était très sympa.

– D’une certaine manière, vous gardez un esprit punk, hérité de vos débuts dans les milieux alternatifs?

– Oui, mais avec de la tendresse et en s’amusant. Un jour on devient adulte, puis tout est fini. La vie est assez triste comme cela, amusons-nous!

– Cette nouvelle tournée est uniquement, du moins pour le moment, destinée à la Suisse romande et à la France. C’est symbolique pour vous qui avez connu le succès grâce à la France après avoir démarré dans l’intimité de la Dolce Vita, à Lausanne?

– C’est pour me compliquer la vie… Durant ce spectacle, on joue les tubes, et à un moment donné je m’arrête et je dis au public: maintenant vous êtes prêts pour le bernois! Et ils adorent le bernois. «Hemmige» est une des chansons les plus demandées en France, même si je ne sais pas ce qu’ils comprennent. C’est devenu un standard, le public n’est pas content si je ne la joue pas. Mon tourneur français a tout de suite voulu nous avoir dès qu’on a monté ce projet avec Opus One. Mais la tournée avec Martin Suter est encore plus complexe. Sur scène, on a une chorale de trente personnes, Moderato Cantabile.

– N’avez-vous pas l’impression d’être un peu schizophrène en menant ces deux tournées de front?

– Je ne fais grand-chose d’autre à part de la musique… Disons que je suis bien occupé, mais pas débordé. Ça me plaît, il faut rester mobile. Et je crois que mon cerveau fonctionne encore bien.

– En tous les cas, ce projet avec Traktorkestar vous permet de vous reconnecter avec vos racines bernoises…

– J’ai passé mon enfance à Berne, j’ai une vraie tendresse pour cette ville qui m’a formé, notamment pour sa scène musicale – Mani Matter, Polo Hofer, Tinu Heiniger… Il y a une mélancolie qu’on ne retrouve dans pas beaucoup de villes. Prague, Lisbonne et Arles ont cette mélancolie bernoise. A 16 ans, je suis parti à Paris pour suivre ma copine. Au début, j’ai détesté Paris parce qu’elle m’avait volé mon grand amour. J’ai d’ailleurs écrit quelques chansons pour me moquer de la langue française, que je parlais encore moins bien que maintenant – c’est possible! Et tout à coup, une radio indépendante a commencé à passer ces boutades en me trouvant sérieux. J’ai alors eu la possibilité de faire des disques et des concerts, mais au début je trouvais cela arrogant et superflu. Là, c’est le retour à Berne, ce qui me permet de voir comment la ville s’est développée.


Stephan Eicher Traktorkestar feat. Steff la Cheffe. Les 30 et 31 janvier à Fribourg, Théâtre Equilibre; le 8 mars à Morges, Théâtre de Beausobre; le 22 mars à Vevey, Théâtre Le Reflet; le 3 mai à Thônex, Salle des Fêtes; les 22 et 23 mai à Mézières, Théâtre du Jorat.


«Je n’ai pas le droit de sortir de disques!»

En 2012, Stephan Eicher sortait L’Envolée, son douzième album studio. Depuis, plus rien. Dès qu’on lui fait la remarque, il lâche l’air de rien cette explication: «Je n’ai pas le droit de sortir de disques!» Et de raconter qu’il a proposé deux live à Universal Music, un de la tournée L’Envolée, l’autre du projet Die Automaten, et que tous deux ont été refusés.

«Je suis toujours sous contrat avec Universal, qui a été revendu à Vincent Bolloré [PDG du groupe Vivendi, propriétaire notamment de Canal +, ndlr], un personnage spécial qui veut de son côté la céder à Wall Street. L’industrie du disque, les labels, de même que la Sacem et la Suisa, les sociétés des auteurs et compositeurs française et suisse, ne traitent pas bien les musiciens. Et il ne s’agit pas que de moi. Personnellement, je ne suis pas étonné de cette interdiction.»

Libre de développer ses «envies musicales»

Stephan Eicher est par contre libre de développer ses «envies musicales», comme il les appelle, sur scène. D’où les deux tournées simultanées qui font suite à l’aventure Die Automaten.

«Ces pour cela que je conçois du coup mes concerts comme des pièces de théâtre, avec sur ce nouveau projet avec Traktorkestar plusieurs nouveaux morceaux. Ça, j’en ai le droit. Mais il faut vraiment que les musiciens relisent leur contrat, car il y a des points qui ne vont plus à cause du streaming. On a vendu nos droits contre un pourcentage, mais maintenant les maisons de disques louent ces droits à des sociétés de streaming; il y a là une zone très grise. Quand tout sera fini pour moi, j’écrirai peut-être un livre, en donnant aussi le point de vue de l’industrie. Je ne dis pas forcément que je suis le gentil et qu’ils sont les méchants, même s’ils sont quand même un peu plus méchants… En tous les cas, si vous avez un problème de contrat, demandez-moi!»

La Suisa n’est plus au service des artistes, et ils devraient se demander pour qui ils travaillent.

Stephan Eicher

Le Bernois prend encore l’exemple de YouTube. «Comme je suis un bon client et que je leur amène de l’argent, la Suisa m’a écrit pour me dire qu’ils étaient heureux de m’annoncer avoir trouvé un arrangement avec YouTube, et que maintenant la plateforme allait devoir payer des droits. Je leur ai alors demandé quelle était la nature de cet accord, et ils m’ont répondu que les termes mêmes de l’accord leur interdisaient de le révéler. C’est facile de voir qui est le plus fort. La Suisa n’est plus au service des artistes, et ils devraient se demander pour qui ils travaillent.»

Article source: https://www.letemps.ch/culture/2018/01/26/stephan-eicher-fond-cuivres feux d'artifice, , artificier /