Théâtre : « La Collection » ou la vérité si je mens…

Sur la scène du baroque théâtre des Bouffes du Nord, se déploie le décor somptueux de deux appartements séparés par une ligne invisible. Deux couples, l’un constitué de James (Laurent Poitrenaux) et Stella (Valérie Dashwood) et, l’autre, d’Harry (Mathieu Amalric), un collectionneur d’œuvres chinoises, et Bill (Micha Lescot), un jeune créateur de mode. Un jour, James se rend chez Bill pour lui dire qu’il sait que sa femme a passé une nuit avec lui dans un hôtel à Leeds. Et c’est parti.

Ça commence comme un bon petit drame ou une bonne comédie d’adultère, le mari, l’amant, la femme et l’amant de l’amant. Mais chez Harold Pinter, qui n’aime rien tant qu’utiliser les codes bourgeois pour mieux les pulvériser, le dérapage vers les contrées troubles est un art. Qu’on déguste ici minute par minute. Chaque mot ouvre un gouffre, et, entre ces quatre-là, la vérité ne se dira jamais. Enfin, surtout entre les trois hommes, car Stella – Valérie Dashwood est parfaite dans le rôle très hitchcockien que lui a façonné le metteur en scène Ludovic Lagarde –, elle, ne dit rien ou si peu.

théâtre, humour, suspense ©  Gwendal Le Flem

Laurent Poitrenaux et Valérie Dashwood dans « La Collection » d’Harold Pinter, mis en scène par Ludovic Lagarde.

 

© Gwendal Le Flem

Couché ? Pas couché ? It is not the question. La vérité se dérobe tandis que chacun devient de plus en plus opaque. « À l’heure de la vérité à tout prix, de la transparence, c’était intéressant d’aller voir du côté de Beckett. Cette Collection est d’abord une collection de versions, chacun a la sienne, alors la vérité, c’est quoi ? Quelque chose qu’on ne peut avoir en commun ? Pinter s’amuse de ce que peut ou doit être le théâtre, là où l’imagination est au pouvoir.

On se saura jamais la vérité, mais ce qui aura eu lieu c’est la représentation, tout ce qui fait le sel de la représentation théâtrale, une fable des fables. « Je n’ai pas cherché à conduire la pièce ; Pinter m’aurait contredit immédiatement. Il s’amuse. Ce sont des protocoles de jeu : tantôt c’est violent, tantôt on frôle la psychologie. Pinter met des mines antipersonnel partout, les amants dans le placard, les intérieurs bourgeois, comme chez Buñuel. Il travaille les paradigmes dans une histoire linéaire : du politique, du sexe, des affects… tout ce qui constitue un comportement social. Nous, nous devions travailler en laissant toutes les questions ouvertes. »

James, le mari qui veut vérifier si sa femme l’a trompé, est incarné, ô combien, par Laurent Poitrenaux, l’acteur fétiche de Ludovic Lagarde. Ces deux-là vivent un tel compagnonnage, depuis leur rencontre à l’école Théâtre en actes’en 1988, et à travers, entre autres, les pièces-romans d’Olivier Cadiot, mais aussi L’Avare de Molière ou Ivanov de Tchekhov, que chaque création est pour le public autant une promesse de découverte que le plaisir de retrouver une nouvelle performance. Car Poitrenaux est un acteur qui donne autant d’invention à son corps.

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Laurent Poitrenaux, Mathieu Amalric, Micha Lescot dans « La Collection » d’Harold Pinter, mis en scène par Ludovic Lagarde .

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L’acteur offre une partition fabuleuse à chaque pièce. Pour Le Colonel des zouaves d’Oliver Cadiot, Lagarde et lui avaient fait appel à la chorégraphe Odile Duboc qui avait permis à l’acteur de comprendre le suspens, le micro-mouvement. « On me renvoyait toujours à mon corps, dégingandé, à mes grands bras, Odile Duboc m’a dit : tu en fais ce que tu veux. L’écriture de Cadiot est pleine comme un œuf, il fallait en faire le moins possible et pourtant rester un corps vivant et en mouvement… sans bouger. » Performance inoubliable. Mais lorsque Ludovic Lagarde lui propose le rôle de James, et après avoir lu la pièce, sa première réaction est d’avouer qu’« il ne voit rien » dans ce rôle. « Mais Ludovic me connaît bien. Il voyait quelque chose que je ne voyais pas alors. Je me demandais par où j’allais passer. Mes outils habituels ne servaient pas avec lui. James est opaque, pas dessiné, il cherche la vérité. Il se constitue peu à peu par la confrontation avec les autres. »

Que vient chercher James, coincé dans son costume, dans ces tours de passe-passe avec l’amant présumé Bill, puis avec Harry, campé par un très troublant Mathieu Amalric ? L’assurance d’être vivant peut-être. De scène en scène, il s’impose, obstiné, massif, glissant le pied dans la porte, traquant les contradictions, devenant de plus en plus inquiétant. Face à lui, Micha Lescot, parfaite anguille qui commence par esquiver, son corps élastique échappe à tout, et ses arguments laissent planer le doute parfait. Lagarde a tout de suite eu envie de réunir sur scène Lescot et Poitrenaux. Deux acteurs hors norme. Et un autre encore : « J’ai rêvé au casting idéal pour le rôle d’Harry : j’ai tout de suite pensé à Mathieu Amalric. Et il accepté. » Bien vu, il est parfait.

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Micha Lescot et Laurent Poitrenaux dans « La Collection » d’Harold Pinter.

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Les aime-t-on ces types qui s’affrontent ? Et les acteurs les aiment-ils ? « Aimer son personnage ? » La question laisse Laurent Poitrenaux perplexe. « Aucun personnage ne demande à être aimé : il raconte ce qu’il a à raconter. Ce qui m’agace c’est quand j’entends des réflexions sur les acteurs qui n’auraient pas donné d’humanité à leur personnage. Moi, je n’en ai rien à carrer de l’humanité de mon personnage. Quand un acteur parle de cela, je pense que c’est pour se sauver lui, l’acteur. Alors, oui, tous ceux que j’ai joués je les ai aimés. James m’a emmené dans des zones de moi-même que je ne connaissais pas. La peau du personnage, c’est la nôtre. On fait avec. Rien ne vient de l’extérieur. »

Une Collection de talent(s) au service d’une pièce que Claude Régy avait été le premier à monter en 1965 avec Jean Rochefort, Delphine Seyrig, Bernard Fresson et Michel Bouquet. Plus de cinquante après, les énigmatiques personnages de Pinter continuent à faire rire et frémir.

La Collection d’Harold Pinter, mise en scène de Ludovic Lagarde avec Valérie Dashwood, Laurent Poitrenaux, Micha Lescot, Mathieu Amalric. Jusqu’au 23 mars. 20 h 30, les samedis 15 h 30 et 20 h 30. Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis, boulevard de la Chapelle, Paris 10e. Tél. : 33 (0)1 46 07 34 50.

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