Attaques aux mortiers d’artifice : l’autre épidémie

C’est la guerre en tout petit format. De puissantes détonations, des flashs, des gerbes d’étincelles et de flammes. Pointé du doigt dans les violences urbaines, comme celles qui se déroulent actuellement à Brest, le « mortier d’artifice » donne l’illusion de tirer avec de vraies armes à feu.

La tête arrachée, en Alsace, le 31 décembre

Destiné à tirer des feux d’artifice vers le ciel, ce tube en carton, plastique, fibre de verre ou métal, long de 40 à 60 cm, projette une « bombe » d’artifice dont il suffit d’allumer la mèche. Les fauteurs de troubles lui préfèrent désormais les « chandelles romaines », capables de tirer avec une seule mèche, de trois à dix « bombes » d’affilée. « Ils les tiennent généralement le long de l’avant-bras, bloqués au niveau du coude, et visent comme s’ils tenaient une arme, en tir tendu », rapporte un policier déjà cible de tels projectiles. « La trajectoire, en parabole, est très aléatoire », assure Bernard Deom, président du Syndicat de la de spectacle et de divertissement (SPSD). « On ne peut pas vraiment viser quelqu’un. Mais un groupe, oui ».

À une vitesse pouvant atteindre 100 km/h, ces « bombes » peuvent cependant infliger de graves blessures, surtout si elles explosent sur leurs cibles, jusqu’à plusieurs dizaines de mètres de distance. À la clé, des brûlures et de possibles lésions visuelles et auditives. Ou beaucoup plus grave. En Alsace, la nuit du réveillon du Nouvel an, un jeune homme a eu la tête arrachée alors qu’il s’approchait d’un mortier d’artifice qui semblait ne pas se déclencher.

Dinan : un an de prison ferme pour des tirs sur les gendarmes

La législation interdit la vente de ces engins pyrotechniques aux mineurs et l’accès aux dispositifs les plus puissants. Dans les faits, les mineurs sont les plus impliqués (avec parfois des majeurs qui leur remettent au dernier moment l’engin), avec des produits interdits. La députée Fiona Lazaar (LREM, Essonne) a bien tenté de s’attaquer au problème, avec une proposition de loi, en novembre 2020. « Elle n’a pas été mise à l’ordre du jour et aucun vote n’a donc eu lieu », déplore-t-elle. « Mais plusieurs éléments ont été introduits dans la loi de sécurité globale entrée en vigueur en juillet ». En théorie, une meilleure traçabilité des achats, un signalement obligatoire des achats suspects. Et des sanctions pouvant aller jusqu’à six mois de prison et 7 500 € d’amende pour les fournisseurs en infraction. Pour les tireurs, l’arsenal juridique les expose déjà à des peines plus lourdes, selon les cas (coups et blessures volontaires ; tentative d’homicide ; dégradations ; mise en danger de la vie d’autrui…). Le 3 janvier, dans le Haut-Rhin, un homme âgé de 24 ans a été condamné à dix mois de prison ferme pour avoir lancé un engin pyrotechnique sur des gendarmes, sans les blesser. À Saint-Malo, le même jour, deux jeunes hommes, de 22 et 23 ans, étaient condamnés à deux ans de prison, dont un an avec sursis, pour les tirs d’engins pyrotechniques sur les gendarmes, la nuit du Nouvel an, à Dinan.

Comme une traînée de poudre : Nantes, Rennes, Brest…

À Brest, début décembre, un habitant du quartier de Bellevue a été ?légèrement blessé par l’éclat d’une de ces « bombes », alors qu’une nouvelle pétarade réveillait le quartier.

Dans plusieurs villes, à Brest, Nantes, Rennes…, des habitants n’en dorment plus certaines nuits. « Je les entends régulièrement. Cela fait presque partie du quotidien », souffle un Nantais résidant pourtant loin des quartiers concernés. Les tirs de feux d’artifice sauvages, d’abord à l’occasion du Nouvel an et du 14-Juillet, se sont répandus comme une traînée de poudre. Toute occasion est bonne désormais : fête religieuse, match de foot, anniversaire, mariage, week-end, vacances, jour férié…

Des attaques au mortier d’artifice, il y en a tous les jours en France

Le phénomène donne parfois lieu à une surenchère entre quartiers. Et il est quasi systématiquement observé lors de violences urbaines. « Des attaques au mortier d’artifice, comme à Brest, il y en a tous les jours en France », soutient Stanislas Gaudon, délégué général du syndicat de police Alliance. Une affirmation impossible à vérifier : le ministère de l’Intérieur ne disposerait d’aucune donnée statistique sur ce phénomène, pourtant devenu un fléau pour ses troupes. Aucun chiffre non plus sur le nombre de membres des forces de l’ordre blessés avec cette arme « anti-flics ». Seuls cas identifiés dans nos colonnes en Bretagne : un gendarme visé et victime d’un traumatisme sonore, lors de la nuit de la Saint-Sylvestre 2021, à Dinan, et un policier blessé à une jambe, à Brest, lors du premier épisode de violences urbaines, le 19 janvier.

Entre 20 € et 30 €, en fonction du calibre

La guerre à petits prix

Pour jouer son propre film de guerre, pas besoin de casser sa tirelire. Un mortier d’artifice, c’est « entre 20 € et 30 €, en fonction du calibre », détaille Bernard Deom, président du SPSD. 10 € pour une chandelle. On en trouve en vente libre dans les magasins spécialisés dans les articles de fête, « et même dans des supermarchés ». « À Brest, ces établissements sont contrôlés et en règle », assure une source judiciaire.

Et la récente tentative de mieux tracer et encadrer les achats semble faire l’effet d’un pétard mouillé. « Tout s’achète, ou presque, sur Internet ou via les réseaux sociaux. Il y a un véritable marché parallèle », accuse le responsable du SPSD. « Certaines personnes sans scrupule, parfois des professionnels, achètent en gros dans des pays de l’Est et revendent à qui veut ». Pour Bernard Deom, « l’hypocrisie règne ». « Les pouvoirs publics disposent déjà de tout l’arsenal juridique nécessaire pour faire cesser le problème. La vérité, c’est qu’il y a un certain laisser-faire, et pas assez de contrôles », dénonce-t-il.

Faire des lois, c’est bien. Donner des moyens, c’est mieux

Le responsable national du syndicat de police Alliance se défend : « Faire des lois, c’est bien. Donner des moyens, c’est mieux. On a déjà un tas de missions « prioritaires » : violences intrafamiliales, lutte anti-stups, antiterrorisme, flux migratoires, manifs anti-passe vaccinal… On ne peut pas être partout ».

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