« Un feu d’artifice n’est jamais gratuit. C’est un instrument du pouvoir payé par le contribuable », Jean-Eric Ougier, maître-artificier

C’est peut-être le spectacle le moins coûteux du monde, au regard du nombre de spectateurs. Le feu d’artifice est aussi la passion de Jean-Eric Ougier, formidable scénographe connu dans toute l’Europe et basé… à Annecy. Découverte.

Il joue avec le feu. Profession : maître-artificier. Jean-Eric Ougier est également l’un des meilleurs scénographes d’Europe. Il est l’auteur de spectacles de grande envergure, comme celui du 14 juillet sur le Champ de Mars, à Paris… les fêtes de nuit au Château de Versailles, ou encore les pyro-concerts sur les bords du lac d’Annecy, où il réside depuis de nombreuses années.

Le lac d’Annecy est, en effet, le décor, chaque été, d’une grande fête du lac et de son fameux spectacle pyrotechnique. « J’y ai participé 7 fois, je crois » commente notre interlocuteur. « C’était un de mes objectifs lorsque j’étais enfant, dès l’âge de 3 ans. J’ai dit : je veux faire ça ! », explique-t-il en évoquant le lieu où sa famille, d’origine parisienne, passait ses vacances.

Une enfance marquée par la foudre

Certes, Jean-Eric a vu le jour dans la capitale, mais il a fait ses premiers pas à Menthon-Saint-Bernard, dont beaucoup connaissent le magnifique château, implanté au bord du lac d’Annecy. C’est là qu’un jour, lorsqu’il était enfant, il a vu tomber la foudre. « Il parait que je suis sorti dehors sous des trombes d’eau en disant à mes parents : c’est magnifique ! » La même année, il assiste à son premier feu d’artifice, à l’occasion du centenaire du rattachement de la Savoie à la France. Nous sommes en 1960.

Il garde un souvenir précis de cette découverte. « Les couleurs, les lumières et surtout la fête. Il y avait des défilés militaires à l’époque, avec un empereur et une impératrice. Cette fête était beaucoup plus ambitieuse qu’aujourd’hui. Pour un gamin, c’était incroyable », témoigne-t-il avec nostalgie. « Pour moi, c’était l’année de toutes les fêtes. »

Premier feu à 10 ans

A l’âge de 10 ans, il réalise- déjà- son rêve d’enfant. « Mon père et ma grande sœur sont allés m’acheter toutes mes poudres après j’ai lu un Spirou magazine, dans lequel ils donnaient les ingrédients nécessaires. J’ai fabriqué mes premiers feux d’artifice dans la cuisine. » Avec le recul, il reconnaît que c’était un peu dangereux. « Mes parents m’ont même acheté de la poudre noire. Avec le recul, ma sœur dit aujourd’hui qu’ils étaient totalement inconscients. Il est vrai que nous avons été élevés, avec mes frères et sœurs, dans une confiance totale et permanente. »

j’ai failli, un jour, mettre le feu à notre chalet

Bien plus tard, en 1994, alors qu’il crée ses premiers feux du 14 juillet à Paris, son père lui déclare « Ce que tu fais est génial… J’aurais aimé qu’il me le dise bien avant, mais franchement il m’a toujours fait confiance, alors que j’ai failli, un jour, mettre le feu à notre chalet. »

Après quelques études de gestion, il avait créé son entreprise « fêtes et feux » en 1981. Depuis, il exerce toujours son métier à partir… d’un dessin. « Je dessine beaucoup. Je considère que le beau, c’est ce qui met les gens dans un état de confiance. Et cela se dessine, comme de la décoration. Je ne suis ni plus ni moins qu’un fleuriste éphémère » résume-t-il.

Du matériel de guerre

Pour réussir un feu d’artifice, au-delà de la conception artistique, le concepteur doit s’adresser à un fabriquant très professionnel. « Il a du temps, pour concevoir de belles choses. Et là, c’est la chimie qui entre en jeu. Il y a des bombes, des fusées… uniquement du vocabulaire militaire, tout simplement parce que la poudre a d’abord servi pour faire la guerre. Une fois les victoires acquises, on les fêtait avec le même produit.»

La poudre a d’abord servi pour faire la guerre

Ayant appris à mélanger les produits très jeune, et étant passionné par le sujet, Jean-Eric Ougier n’hésite pas à échanger avec ses fabricants. « J’ai beaucoup créé mes bombes. Par exemple, pour le Puy du Fou, j’ai collaboré avec un fabricant espagnol, avec lequel on a créé des produits spécifiques. »

Le feu comme un symbole du pouvoir

La pyrotechnie est certes un art, mais, selon Jean-Eric, c’est aussi un pouvoir. Celui qui permet de maitriser le feu. « Le feu reste en effet un symbole du pouvoir. Un symbole de dieu, de réjouissance, de fête. Le feu est omniprésent dans nos vies. Lorsque le feu d’artifice est arrivé, les gens de pouvoir y ont vu une expression magique. Une façon de montrer au peuple sa puissance », rappelle-t-il.

Un lien direct qui l’amènera, logiquement, à réaliser son deuxième rêve : participer aux fêtes de Versailles, auxquelles il assistait lorsqu’il était gamin. « Louis XIV a été éduqué dans une tradition de romans épiques. C’était aussi un grand danseur. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il a essayé de conquérir le cœur de ses sujets en faisant des grandes fêtes. » A cette époque, il a eu recours, évidemment, aux feux d’artifice. 

En plusieurs siècles, la technique a tout de même beaucoup innové. Avec davantage de sécurité. « On a aussi créé de nouvelles couleurs, diminué la pollution. Mais la manière de fabriquer reste très artisanale. Comme tout explose, il y a très peu de mécanique. Tout est fait à la main, grâce à un savoir ancestral qui reste le même depuis plusieurs centaines d’années » témoigne notre expert.

Un spectacle à part entière

Jean-Eric Ougier a également co-créé, dans le parc de Saint-Cloud, le plus grand feu d’artifice d’Europe, qui se produit chaque année. « C’est sans doute l’un de mes plus grands feux. J’ai toujours considéré que le feu d’artifice était un spectacle à part entière. Un art, répétitif, pour lequel les gens pouvaient payer. C’est un de mes combats. Organiser des spectacles où les gens viennent en payant. »

Bien souvent, c’est vous qui le payez avec vos impôts, pour le service des puissants

Pas de quoi s’étonner, en y réfléchissant. « Un feu d’artifice n’est jamais gratuit, vous savez. Bien souvent, c’est vous qui le payez avec vos impôts, pour le service des puissants. Un maire donne l’impression d’offrir le spectacle, alors que ce sont ses contribuables qui le financent.» Avec un motif de satisfaction : le feu d’artifice, même avec un budget important, est l’un des spectacles les moins coûteux, « autour de 3 euros par spectateur, en moyenne. »

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